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Il a traité ma mère

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Dans les centres de vacances, il arrive que les enfants se bagarrent et se chamaillent.
Ceci n’a rien de très original ou de sensationnel. Il arrive aussi que des enfants entrent dans de violentes colères, violence qui s’accompagne d’un mal-être ou qui se réitère de façon inquiétante, sans que l’enfant réussisse à trouver une alternative, malgré le cadre proposé. Cette violence là est parfois la restitution de violences vécues ou dont ils ont pu être spectateurs. Ce que les enfants ont à nous en dire peut parfois nous mener à un signalement. Mais, de façon plus générale, quel rôle l’équipe d’adulte peut-elle avoir à jouer dans l’apprentissage du vivre ensemble des enfants et des jeunes ?

Vingt six jeunes âgés de 10 à 15 ans sont accueillis dans un chalet montagnard pendant vingt jours. Ils vont devoir, avec notre aide, apprendre à vivre ensemble, à se côtoyer, à communiquer, à négocier - la répartition des tâches ménagères, par exemple... Pas si simple.

Certains d’entre eux n’ont pas encore eu d’expérience de vie en collectivité en internat. Cette proximité de l’autre provoque chez eux une certaine forme d’excitation, d’exaltation, mais aussi de peur parfois : « Est-ce qu’on va me voler mes affaires ? » ; « Et pourquoi les chambres elles ferment pas à clé ? » ; « Et si quelqu’un regarde par le trou de la serrure pendant que je suis sous ma douche ! » ; « Untel m’a traité ! » ; « Machin a traité ma mère ! »...

La majorité des enfants accueillis vivent durant l’année dans des quartiers défavorisés, où la violence existe. Mais pas question de généraliser ou d’en venir à des clichés : dans ces quartiers, il n’y a pas que de la violence.

Chez les enfants, la violence est présente dans les discours surtout, et quelquefois dans les actes : « J’vais t’éclater », menaces et autres insultes jalonnent notre quotidien. Quelques débuts de bagarres aussi, quelques coups, plus semblables à des coups de théâtre qu’à de réelles agressions physiques.

Au début du séjour, les enfants ne font jamais appel aux adultes pour les aider à régler leurs différends. Nous assistons donc à des règlements de comptes qui prennent une ampleur parfois disproportionnée compte tenu du conflit de départ.

Au bout d’une semaine environ, le groupe commence à se restructurer : certains demandent à changer de chambre pour être avec leurs nouveaux copains, les sous-groupes évoluent et des rivalités se développent. Les petits groupes se provoquent, se narguent, s’insultent aussi parfois. Pour avoir de la valeur aux yeux du groupe, il semble nécessaire de donner à voir une certaine agressivité. Celui qui se met dans une colère noire, les poings en avant, provoque des exclamations d’admiration chez les autres.

À ce point du séjour, la violence physique est mimée, latente, plutôt que réelle. Un genre de « jeu d’imitation » en somme ?

Lors d’une réunion d’adultes en soirée, le sujet est abordé. Nous souhaitons réagir par rapport à ce que nous observons depuis deux ou trois jours. Nous sentons que si nous laissons le groupe s’installer dans ce fonctionnement, la violence deviendra, peut-être, effective. Nous souhaitons réfléchir avec les enfants à la violence en elle-même, ce qu’elle permet, ce qu’elle ne permet pas, ce qui l’explique... Nous souhaitons créer un cadre qui permette aux enfants de vivre une vie collective de qualité, ou chacun puisse avoir sa place sans en passer par des actes agressifs. Nous ne condamnons ni ne jugeons ceux qui ont eu ce type de comportements : les premiers pas de la socialisation ne passent-ils pas par une « prise de contact » parfois maladroite ? Les petits enfants en crèche commencent parfois (souvent) par mordre leurs petits camarades afin d’entrer en communication avec eux. Chez des enfants plus grands, pour certains adolescents, cette agressivité ne révèle-t-elle pas une difficulté à communiquer, à entrer en relation ? Nous décidons alors, en équipe, d’accompagner les enfants vers une transformation de cette agressivité en relation positive : négocier, discuter, prendre des décisions ensemble, dans un cadre institutionnel.

Le lendemain, une réunion avec les enfants est organisée en deux temps : un temps très formel durant lequel tous les adultes et tous les enfants sont présents autour des tables disposées en carré. Durant un temps relativement court (quinze minutes environ), les adultes expliquent qu’ils n’acceptent pas les comportements de violence au sein de la colo. Une alternative est proposée aux enfants : poser les problèmes en réunion d’enfant (qui a lieu tous les deux jours).
Dans un deuxième temps, les enfants se retrouvent en demi groupe avec deux animateurs et un membre de la direction. Débat du jour : « La violence ».

Le débat est abordé différemment par chaque groupe.
Dans le premier groupe, les enfants ont discuté et réfléchi à la différence entre un simple gros mot et une menace ou une insulte. Nous avons parlé de la Loi, qui interdit et sanctionne la violence, y compris pour les adultes.

Dans le deuxième groupe, ont été abordés des sujets comme la guerre ou encore la violence dans les quartiers. Les enfants ont distingué ce qu’ils ont nommé « La petite violence » et qui regroupe selon eux les bagarres ; les insultes ; les chamailleries, provoquée par un événement ou un conflit. « Les grandes violences »quant à elles concernent la violence gratuite, les guerres, les génocides, les meurtres...

Les enfants en sont arrivés à la conclusion que « la petite violence » pouvait être aussi grave que la « grande violence », et avoir des conséquences lourdes : accident, blessures, décès...

Certains enfants ont posé des questions, d’autres ont fait part de leur réflexion, de leur avis, d’autres ont simplement écouté. Globalement, tous étaient d’accord pour dire que la violence était souvent une preuve d’impuissance, un moyen de dominer l’autre, et que la violence engendrait la violence. Pour certains, une prise de conscience s’est opérée : « Les violences que l’on vit ou auxquelles on assiste chez nous, à l’école, dans le quartier... ce n’est pas normal, ce n’est pas acceptable. »

Dans la suite du séjour, le comportement des enfants au sein des petits groupes d’affinité et entre les groupes a évolué. La violence n’a plus été l’objet d’une acceptation tacite. Bien au contraire, celle-ci était perçue comme anormale, comme révélatrice d’un problème à régler. Les adultes ont parfois été sollicités pour intervenir en cas de conflit, lorsque les enfants ne trouvaient pas de solutions eux-mêmes. Nous avons pu, collectivement, identifier la violence au sein de la collectivité, l’expliquer, l’analyser, et proposer des alternatives. Cette démarche collective, impulsée par l’équipe d’adultes et relayée par les jeunes a permis à chacun de se sentir en sécurité physique et affective, et reconnu dans son intégrité d’individu méritant le respect. La mise en place d’un cadre sécurisant (et non sécuritaire), l’établissement d’un climat de dialogue et de confiance, la mise en place d’un fonctionnement basé sur la bientraitance, autrement dit le respect de l’autre, l’absence de punitions (ce qui ne veut pas dire absence de sanctions...), la valorisation de l’enfant, le respect de l’intimité de chacun, le respect des besoins individuels... sont les fondements d’un fonctionnement non-violent.

Les Cahiers de l’Animation Vacances Loisirs, n° 44

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