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La meilleure façon de grimper

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Nous les avons tous vus, ces gosses casqués, sanglés dans leur baudrier, pendus au bout d’une corde, assommés de conseils sur l’indiscutable meilleur emplacement pour leur pied droit, pour leur main gauche : « Moins haut, plus près, mais non, si, voilà... » Nous les avons tous entendus pleurer, fossilisés de trouille, coincés, refusant d’aller plus haut dans cette voie trop dure et incapables de redescendre.

Nous-mêmes sommes peut-être passés par là, il y a longtemps. Peut-être avons-nous fait partie de ces gamins morts d’ennui, cuits de soleil, rivés trois heures sur une vire exiguë au pied de quinze mètres de calcaire brûlant dans l’attente d’un bref aller-retour au sommet. L’escalade, ça doit être du plaisir ! Surtout pour des gamins, surtout s’ils sont débutants, surtout s’ils sont en vacances. D’accord, le plaisir c’est pas la même chose pour tout le monde. Mais pour faire peur, pour dégoûter, pour faire naître l’ennui, le sentiment d’échec, pour empêcher toute appropriation véritable de l’activité, pour repousser au plus loin toute perspective de plaisir, il y a des recettes infaillibles. Je vais vous en détailler quelques-unes, mais pour les lecteurs pressés, je pourrais vous les résumer ainsi : « L’escalade, c’est comme un tour de manège. Il faut que ça vous donne le frisson, que vous n’ayez rien à décider ou à prendre en charge, puis, dès que c’est fini, que vous passiez sans transition à une autre attraction. » Donc, si vous voulez résolument poursuivre une pédagogie de l’échec, conformez-vous aux recettes qui suivent. Il n’y a pas tout, loin de là, mais ça devrait largement suffire ! Pour une pédagogie de la réussite c’est plus compliqué. Mais on peut aussi commencer par éviter les ingrédients néfastes ci-dessous.

Arrangez-vous pour qu’ils aient peur

Rien de plus facile. De toute manière, s’ils sont débutants, ils ont déjà peur. Peur du vide bien sûr, mais aussi d’être en échec, peur de tomber, peur que la corde casse, peur de la hauteur de la paroi, peur du sol qui s’éloigne, peur de ne pas avoir la force nécessaire pour s’accrocher au rocher avec les mains... Mais on peut décupler cette peur : il suffit d’un lieu où le vide, sans être plus grand, est plus perceptible. Il suffit de choisir un terrain un peu trop difficile. Il suffit de négliger de faire tester l’assurage tout près du sol et de proposer d’emblée une descente en moulinette sur une dalle verticale. On peut aussi faire grimper en baskets là où les chaussons sont déjà nécessaires. On peut encore laisser se développer un climat de dérision ou distribuer plus de remontrances que d’encouragements. Bien sûr, la peur naît la plupart du temps contre la volonté des différents acteurs. Ainsi, l’intervenant extérieur provoque parfois de l’angoisse par méconnaissance des individus du groupe. Parce qu’il lui manque une bribe de l’histoire qui s’est nouée l’heure précédente, parce qu’on lui a mal situé le niveau du groupe, il accentue des émotions déjà présentes ou ne s’aperçoit pas qu’elles sont en train de surgir. S’il est attentif, l’animateur peut prévenir ces situations. Il peut, avec un peu de délicatesse, en faire prendre conscience au technicien. Il peut encore en adoucir les effets. En escalade, la maîtrise de son affectivité est à la fois une condition d’apprentissage et de progrès, un but en soi et l’une des principales sources de plaisir. Alors de grâce, faites tout ce que vous pouvez pour aider les enfants à gérer progressivement et à faire reculer leurs peurs.
Comme le rire, la peur avance par contagion. Au pied de la paroi, il y a dix minutes, Mathieu fanfaronnait :
— C’est trop petit ce rappel, c’est bon pour les nains de jardin
Il a vu descendre Elsa, plus tendue que la corde. Et puis Karim, le grand costaud, a fait trois tentatives infructueuses, avec à chaque fois, en même temps qu’une immense détermination (« C’est impossible que je la fasse pas, cette descente ! ») encore un peu plus d’appréhension au moment de se confier à la corde. Pourtant la peur a été la plus forte : sans un mot, Karim est redescendu à pied par le chemin. C’est le tour de Mathieu maintenant, il est blanc.
Sa lèvre inférieure tremble imperceptiblement. Je ne dis rien, d’ailleurs qu’est-ce que je pourrais dire ? Surtout pas qu’il n’y a aucune raison d’avoir peur ! Il n’y a rien à dire, ou plutôt si : le plus techniquement possible, énumérer à nouveau, doucement, chacune des étapes qu’il connaît parfaitement, comme un rituel auquel se raccrocher, au bord du vide.

Décidez tout pour eux

Vous souhaitez une séance d’escalade bien calibrée, un tour de manège pour ces petits ? Alors décidez de tout, entre adultes : le nombre et la nature des voies qui seront faites par chacun, la composition des cordées, les jeux, les consignes et même, pourquoi pas, les prises à utiliser et la manière de les tenir.

— Aujourd’hui il y en a deux qui veulent faire du rappel ? Ah non, ça c’est la prochaine séance.
— Ça fait trois fois que vous grimper la même voie en moulinette, ça n’a pas de sens. Allez hop, on change de voie !
— C’est en fissure que vous êtes mauvais. Alors de la dalle, vous en avez assez fait pour aujourd’hui.

Après tout vous savez bien ce qui est bon pour eux, non ? Mais vous pouvez peut-être considérer que les enfants et les jeunes auxquels vous vous adressez, sont en vacances... Alors, réfléchissez à ce qui vous plaît quand vous partez grimper une journée, pour vous. Ça peut servir. En même temps, essayez de sortir de votre vision personnelle (et nécessairement limitée) de l’escalade. Mélangez tout ça : il en sortira certainement quelques pistes pour que les enfants s’approprient, au moins en partie, l’activité. Pour autant, en tant qu’adulte, vous ne renoncerez pas à décider de ce qui ne peut pas relever de la responsabilité de l’enfant, en particulier lorsque la sécurité est en jeu. Décider pour eux ce qu’ils doivent apprendre, c’est déterminer ce qu’ils doivent faire pendant leur séance d’escalade : ça peut marcher, mais rarement, par la coïncidence entre ce que l’adulte a prévu et un intérêt préexistant des enfants. Il y a au contraire des animateurs ou des éducateurs sportifs qui font des propositions différenciées et qui écoutent. Ils permettent aux enfants d’établir un rapport véritable avec l’activité proposée. Parce qu’ils suscitent l’initiative, ils contribuent à construire une relation de sens : les enfants se donnent un mobile pour grimper. Ils proposent des problèmes intéressants à résoudre, savent écouter, enrichir et faire partager (sans les détourner) les idées et les envies qui se dessinent, même lorsqu’elles sont exprimées de manière voilées ou détournées. En fait, ils permettent aux enfants de considérer l’escalade comme une véritable activité, et non comme une succession de tâches, d’exercices ou de consignes. Accorder aux enfants de décider du véritable contenu de leur activité c’est partir de leur vrai rapport à l’escalade, du mobile réel qu’ils ont de grimper. Enrichir les situations, proposer des pistes multiples, c’est apporter aux enfants des occasions de faire évoluer ces mobiles vers d’autres formes de pratiques et vers l’acquisition des compétences nécessaires.

Guy Loyrion, Les Cahier animation n°35

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